UTMB : l’amour est dans le trail

Une bonne demande en mariage, c’est une demande originale. En septembre dernier, Benoit a passé la bague au doigt de Gwendoline sur la ligne d’arrivée de l’UTMB. Du coup, c’est une bonne demande.

Le soleil, le sable, la mer, c’est tout ce que ne veut pas Gwendoline pour une demande en mariage. Ça tombe bien, Benoit, qui la retrouvera à l’église de Compiègne le 12 mai prochain, a fait la sienne sur la ligne d’arrivée de l’Ultra-trail du Mont-Blanc (UTMB) début septembre. Cette semaine-là, après que sa dulcinée se soit offert l’OCC (Orsières-Champex-Chamonix) en 9h32, il dévale les 170 km de la plus prestigieuse des cinq courses de l’événement. Pour enfin poser le genoux à terre. « Ça faisait plusieurs mois que j’avais l’idée même si je n’avais pas préparé la demande pour cette course en particulier » explique le futur marié. Il n’avait pas prévu non plus la fièvre d’une infection sous-cutanée survenue la veille de son départ. Pour le couple, la peur d’avoir contracté une périostite – des microtraumatismes autour du tibia – se propage. Mais même diminué, Benoit prend le départ. « Je l’entends parler de l’UTMB depuis que je le connais, rien n’aurait pu l’empêcher de participer » relate sa concubine, qui, à l’origine, ne voulait pas prendre part au rendez-vous ; l’hypothèse qu’un des deux amants ne soit pas tiré au sort ne la bottait pas trop. C’est donc le président de leur club de trail, à Compiègne, là où tout a commencé pour les deux, qui fait le forcing. Il la convainc. Un pur hasard puisque ce dernier n’était pas au courant de l’intention de Benoit. En fait, personne ne l’était sauf un, « le complice. »

La communauté de l’anneau

À l’instar de Frodon Saquet, Benoit pense tout au long de la course, et comme les 2299 participants, à sa montagne du destin : la ligne d’arrivée. À la différence des autres, il cogite également sur le ravitaillement situé cinquante bornes avant le dénouement. C’est là que son pote du club, son complice, son Sam Gamgie, l’attend. « J’avais trop peur de perdre la bague si je l’avais prise avec moi, dévoile le finisher en 38h14m, donc ce rendez-vous nous a permis de nous mettre au point. » Le passage de témoin se fait deux kilomètres avant la fin. C’est dans un buff – un tour de cou – qui sert de ballotin que se trouve l’anneau. Habile et discret, le trentenaire a l’esprit tranquille et commence à réfléchir aux mots qu’il va choisir. Sauf que Gwendoline l’interrompt dans ses pensées et lui demande pourquoi le buff n’est pas rangé. « Je lui ai dit que je n’avais plus de place » raconte, sourire aux lèvres, le fiancé. « Tu veux que je le porte alors ? » lui rétorque sa future femme. En galère, le cerveau en surchauffe et les jambes raides, Benoit doit rester lucide et calme pour garder son précieux. Il s’en sort avec un « non, non, ça va. » Plus c’est gros, plus ça passe.

Désormais plus rien ne peut l’arrêter. Pas de Gollum à l’horizon, la ligne est libre. Gwendoline, fière, le filme et le regarde ouvrir son tour de cou. Dans une certaine maladresse excusée par 170 km de course, Benoit laisse tomber la boite, la ramasse, pose le genoux et sourit à celle qui pleure déjà à chaudes larmes. « Il ne m’a même pas demandé de l’épouser, il m’a juste dit‘’tu ne la prends pas ?’’ » relate la traileuse. Évidemment « loulou » se rattrape, elle dit oui, ils s’embrassent, vivent heureux et font beaucoup d’enfants. Happy end.

La magie du speaker

Mais le plus beau, pour le large public et sa curiosité insatiable, n’est pas là. Il réside dans les 45 secondes de vidéo avec, en prime, un commentaire live du speaker de l’UTMB. Un hasard total doublée d’une chance fait que la marque Le Pape a mémorisé le moment et l’a partagé sur Youtube. On y voit les vestes rouges des membres du club de Compiègne sauter de joie, un coureur partagé par le sentiment de faire le pitre et de ne pas gâcher la rareté de l’instant et surtout un speaker en grande forme. « À chaque fois que je l’écoute, je suis morte de rire » s’esclaffe Gwendoline. Celui qui se cache derrière le micro opère effectivement un exercice digne d’une fête foraine qui donne tout le charme de l’enregistrement.

Dans toute la perfection de sa demande, le titulaire du dossard 1822 regrettera une seule erreur : s’être posté un mètre trop tôt sur la ligne d’arrivée pour faire sa demande. Résultat, sa puce pour arrêter le chrono officiel ne s’est pas déclenchée et lui a fait perdre cinq places (anecdotiques) au classement. « Le pire, conclut-il, c’est que je m’étais dépêché pour gagner ses quelques places finales. » Alors pour se faire pardonner et lui rendre la pareille, Gwendoline a assuré qu’elle ferait probablement une surprise dans le genre pour annoncer une bonne nouvelle à son mari. « Le divorce, plaisante-t-elle, ou un agrandissement dans la famille. »

Par : Marie Haje

Dormir sur un trail

Qui dit longue distance dit privation de sommeil. Un paramètre de plus à gérer lors de sa course car les effets sur le corps sont dangereux. Revue des possibilités.

La micro-sieste

La technique la plus conseillée est de s’arrêter pour dormir vingt minutes maximum, dès la première partie de la course. Masque sur les yeux et boules quiès, pour mieux s’isoler. Anticiper le relief est également important : placer sa sieste avant une partie technique du parcours, qui exigera une grande concentration.

La longue pause

Au delà d’une heure, il sera d’autant plus difficile de se réveiller, les muscles se seront refroidis. De nombreux coureurs abandonnent à l’issue d’une longue pause parce que se remettre dans la course est une épreuve en elle-même. D’autres y parviennent et ont l’avantage d’être réellement reposés. Le plus raisonnable, c’est donc de prévoir un tel repos à une base vie où des proches seront présents. Leurs encouragements seront précieux au réveil.

Dormir en courant

Il s’agit surtout un signe d’épuisement. Le danger est évident : la chute. S’arrêter pour « dormir debout » quelques instants est une solution ; ce serait celle de Patrick Bohard, vainqueur du Tor des géants en 2015 (330km, 24000m D+). À chacun de réfléchir à une technique : s’étirer, parler (même tout seul), se ravitailler…

Ne pas dormir

Le seul intérêt serait de « griller » des coureurs, mais le manque de lucidité peut jouer des tours. Comme oublier de s’alimenter ou commettre des erreurs de parcours. Pour la petite histoire : en 2011, Marco Gazzola est arrivé en tête du Tor des géants… avant d’être disqualifié. Il s’était trompé de chemin et avait ainsi manqué le dernier point de passage, à 11km de l’arrivée. En cause, sans doute : le manque de lucidité. Il n’avait pas réussi à dormir plus d’une heure en trois nuits.

Quid de s’entraîner à moins dormir ?

Mauvaise idée. Des études ont prouvé que cette méthode serait contre-productive : moins efficace à l’entraînement et à la récupération durant la préparation, le coureur risque le surentraînement, avec toutes les conséquences que cela implique le jour J.

Par : Chloé Duval

Dans la tête des traileurs

Un trail, ça peut être long, très long. Il faut donc s’occuper l’esprit, des heures durant, souvent face à soi-même. Que passe-t-il alors par la tête des traileurs ? Témoignages.

Que diable allait-il faire dans cette galère ?

Il y en a qui, comme Albert, se disent déjà qu’ils n’ont plus envie de partir alors qu’ils sont encore sur la ligne de départ. Et ce, alors même qu’il a « cassé les bonbons à tout le monde pendant la préparation, et foutu le souk au petit déjeuner ! ». Dès que cela devient « sérieux » sur le trail, ils sont nombreux à se demander avec dérision : « Pourquoi je me suis inscrit déjà ? ». Excellente question ; personne n’en est vraiment tout à fait sûr.

Family Matters

S’ils en ont, coureurs et coureuses pensent à leurs enfants pour se motiver. Il y a ceux pour qui tout va bien et les autres qui y ont trouvé une grande force – une raison de courir. Comme « Dav », dont les enfants seront « heureux et fiers de lui d’avoir repris le sport après un quadruple pontage coronarien ». Ou Emmanuel, qui se dit qu’il a choisi de souffrir tandis que l’une de ses filles, née avec une maladie pulmonaire, a du se battre pour vivre. Enfin, Daniela, qui fait défiler des scènes de sa vie : « [son] mariage, l’enterrement de [son] mari et les visages de [ses] enfants dans ces moments difficiles ». Voilà, voilà.

Inspirer, expirer

Respirer et avancer un pied devant l’autre. Les purs au corps se concentrent sur leurs sensations et leurs appuis afin d’éviter une chute ou des blessures, notamment quand la fatigue commence à se faire ressentir. Ne faire plus qu’un avec la nature et les éléments. C’est le cas de Jérome : « J’essaye d’adapter ma foulée le plus possible au terrain, de faire en sorte que chaque pas compte ».

« Il y en a 246 »

Certains font des calculs pour passer le temps et se motiver. Angélica calcule ainsi ce qu’elle a déjà parcouru : « 1/5e de fait… 1/3e de fait… 1/2e de fait… ». D’autres comptent le nombre de kilomètres restants jusqu’au prochain ravitaillement, ou font tout simplement des calculs mentaux. Pour Ronan, quand il n’arrive plus à calculer, c’est le signal qu’il « commence à être dans le dur ».

Pourtant, que la montagne est belle

C’est tout l’avantage du trail : courir dans la nature, traverser des forêts, grimper des montagnes, croiser des animaux… « Quel spectacle magnifique !, se dit souvent Stéphen, franchement, je ne regrette pas ! ». Fred dit même ne penser à rien d’autre qu’à profiter de la nature, « un moment attendu depuis plusieurs semaines ». Sur le chemin, certains s’arrêtent même pour prendre une photo-souvenir, immortaliser ce qui est perçu comme « une chance ». Sophie se dit qu’elle est « là, maintenant et pas ailleurs, et qu’on vit dans le présent ». Parce que le temps est une chance.

« Franchement, je ne regrette pas ! » 

It’s just me against the world

Même si la « performance » est d’aller au bout de leur course pour la majorité, les traileurs n’en oublient pas le temps qui passe. À chacun sa motivation : un record personnel à battre, des barrières horaires à respecter au risque d’être éliminé, ou des proches qui attendent –  s’impatientent – à l’arrivée. En tout état de cause, l’objectif immédiat est toujours de doubler le coureur devant… Cela peut prendre du temps. Stéphane en fait une double motivation : « rattraper celui qui est devant, ne pas être rattrapé par celui qui est derrière ».

Divagations diverses

Ce n’est pas tout bien sûr, puisqu’il y a autant de réflexions que de coureurs. Olivier s’imagine par exemple des scénarios dans lesquels il serait « un fugitif ou un Robin des bois », pendant qu’Angelica chantonne discrètement des chansons qui la motivent ou observe les autres coureurs (« Belle tenue ! », « Qu’est-ce qui est écrit sur son T-shirt ? »). Alphonse joue à des jeux mentaux contre lui-même – « je me donne un thème du style les films avec Tom Cruise et j’essaye d’en citer le plus possible ». Grégoire dit carrément ne penser « à rien, ou alors à tout sauf la course afin d’éviter de me rendre compte de ce que je suis en train de faire ». Courir, voilà tout.

Par : Chloé Duval

OU SONT LES TRAILEUSES

Alors que la course à pied sur route attire un public féminin pexels-photo-235922 toujours plus important, le trail reste un milieu essentiellement masculin. Pourtant, les femmes auraient tous les atouts pour dominer la discipline. 

Comme le chantait James Brown, « This is a man’s man’s man’s world », et la course à pied ne fait pas exception. Longtemps tenues à l’écart, les femmes rattrapent leur retard. À titre d’exemple, elles représentaient 35% des concurrents au départ du 10KM L’Equipe cette année (30% en 2014, 32% en 2015, 36% en 2016). Sur marathon, la proportion serait de 29% à l’échelle mondiale ; 26% à Paris, 41% à New York. En revanche, sur trail, et à fortiori sur ultratrail, on est bien loin du compte. Ainsi, à l’UTMB, on ne dénombrait cette année que 9,5% des 2537 partants (et 8,7% des 1686 finishers). Et si ce constat vaut surtout en Europe, les ultratraileuses américaines tournant plutôt aux environ de 25%, il n’en reste pas moins inquiétant.

Avec le temps

Ces chiffres, certains se battent pour les faire évoluer. Comme Chantal Knoepflin, adepte du long, présidente de l’ASPTT Belfort et co-organisatrice du Belfortrail. « Au sein de l’équipe , on en discute car on trouve qu’il n’y a pas suffisamment de femmes sur nos courses (de 26km avec 1200m D+ et 56km avec 3000m D+) ». Mais comment les attirer ? « Nous n’avons pas encore trouvé de solution. En revanche, nous avons adapté nos entraînements en faisant des groupes de niveaux. Il y a de plus en plus de femmes qui viennent. »

Elle le reconnaît sans mal : « Pour se préparer à de longues distances, il faut trouver le temps de s’entraîner. Les femmes en manquent souvent. » Audrey en convient aisément : « Peut-être que les femmes se libèrent moins facilement des heures voire des journées pour s’entraîner, peut-être aussi qu’il y a la pression de la société. » Même son de cloche du côté de Sophie, qui choisit « des courses qui [lui] permettent d’être présente lors des repas de famille ». Et puis il y les dérives. Les agressions de joggeuses ne sont malheureusement pas rares, et peuvent même conduire au drame, comme celui récent d’Alexia Daval.

Pantalon, amende et épicerie

Pourtant, les femmes pourraient bien régner sur la discipline. Selon une récente étude d’une équipe de chercheurs anglais, américain et canadien (Influence of sex on performance fatigability of the plantar flexors following repeated maximal dynamic shortening contractions, Amelia C. Lanning, Geoffrey A. Power, Anita D. Christie, Brian H. Dalton, 2017), les femmes seraient plus endurantes en ce qu’elles sont moins fatiguées à la fin d’un même effort. Le Dr Dalton en tire la conclusion : « si jamais un ultra-ultra marathon est créé, les femmes pourraient bien dominer. »

Juliette Blanchet pourrait bien faire partie de ce nouvelle élite. La Diagonale des fous, elle l’a courue deux fois. Deux fois où elle a terminé à la deuxième marche du podium. Son record, en 2016 : 29h26, 25en scratch sur 1688 finishers. Juliette aime les défis et « bien faire les choses ». C’est la raison pour laquelle elle ne court « que » des 100 miles pour le moment : « Je ne peux pas faire mieux pour le moment. Chaque fois que je termine un 100 miles, je sens que j’ai fait de mon mieux, que j’ai tout donné. Quand je sentirai que ce n’est plus assez, j’irai peut-être plus loin dans la distance… »  Et dans la performance ? En tout cas, un chemin est tracé.

Par Chloé Duval

Seniors, just trail it !

En mélangeant contemplation de la nature, résilience morale et résistance physique, le trail a tout pour convaincre les sportifs de plus de cinquante ans.

Même pour les coureurs à pied réguliers, le trail est un monde un peu à part. Il impressionne, subjugue, effraie même parfois. Si bien que c’est souvent sur le tard que les runners rejoignent cette discipline éprouvante, qui nécessite maturité, une solide connaissance de soi, une résilience à toute épreuve et la capacité de s’émerveiller devant les éléments naturels. En un mot, le trail s’accorde un grand âge. En témoigne la moyenne d’âge sur l’Eco-Trail de Paris cette année (41 ans) ou même sur le très relevé Ultra-Trail du Mont-Blanc (42 ans en 2015). La discipline est particulièrement ouverte, même au plus haut niveau, l’Italien Marco Olmo a remporté deux fois l’UTMB après avoir soufflé ses 57 bougies.

Le trail, c’est un peu comme un retour aux sources, comme quand on voit des retraités choisirent de vivre dans un vieux mas au fond de la Creuse plutôt que de lutter avec une retraite pourrie pour conserver son deux-pièces avec vue sur cours dans le centre-ville d’une grande agglomération. Paul André, 63 ans a découvert le trail sur le tard, après un emménagement professionnel sur l’île de la Réunion. « Avec l’âge, j’ai abandonné les sports collectifs, trop prenants, pour me mettre à la course à pied. A la Réunion, la Diagonale des Fous, c’est un peu une institution. D’abord, je voyais ça de loin, je pensais ça impossible, puis j’ai eu envie d’essayer. »

Avec ses forts dénivelés positifs, ses longs tronçons en pleine nature, ses distances et ses temps longs, le trail peut faire figure d’épouvantail pour un pratiquant de course à pied. Les coureurs le rejoignent souvent lors de leur deuxième partie de vie de sportif, comme un ultime défi. « J’ai toujours couru, annonce Nathalie, 61 ans, et j’entendais parler d’épreuves comme les 100 kilomètres de Millau. Je trouvais ça dingue avant de voir ça comme un challenge personnel. Au départ, on n’imagine pas son corps tenir 100 kilomètres… Avec une bonne préparation, c’est passé et depuis j’enchaîne les trails dans des environnements de plus en plus difficile, de plus en plus naturels ». La proximité de la nature est un argument récurrent pour les traileurs. Ils délaissent les courses sur bitume avec de moins en moins d’appréhension. « C’est un peu cliché, mais on a l’impression de faire partie de la nature, à parcourir ces sommets, ces montagnes. J’ai longtemps pratiqué la randonnée, et ça rejoint un peu cette passion-là. Et puis, quitte à se déplacer pour faire une course, autant que ça dure. Faire l’effort de se rendre dans une ville pour courir une heure, je n’en vois pas l’intérêt.»

Nature, pureté, hydratation

José Santos, ressortissant portugais âgé de 58 ans, et un des membres fondateurs de l’ITRA (International Trail-Running Association), ne dit pas autre chose. « Même si j’aime bien courir sur piste, la possibilité de se rapprocher de la nature, l’aspect introspectif qui est associé avec ça, et l’espèce de sensation « d’aventure » que l’on ressent quand on fait du trail, font que j’évite le plat depuis 2002 ! ». Le trail possède des attraits que n’a pas la course à pied classique. Le paysage et l’étroit contact avec la nature environnante en est un. Nathalie parle d’une « forme de pureté » de mettre son corps en rapport aussi direct avec la nature.

L’âge ne provoque pas seulement de l’arthrose et l’envie de se rapprocher de la nature. Dans le cadre du trail, l’âge est bel et bien une qualité. L’expérience et la connaissance de soi sont souvent mises en avant quand on parle des qualités d’un trail-runner. Par exemple, cette année, sur la Diagonale des Fous, l’Américain Jim Walmsley, étoile montante de l’ultra-trail, a dû abandonner après 20 heures de course après un départ canon. Et les autres athlètes de rapidement remettre en cause la jeunesse (27 ans) et le panache du bonhomme, au détriment de son corps. « Si je suis aujourd’hui un meilleur coureur qu’il y a quelques années, je pense que c’est grâce à une combinaison de connaissance, d’expérience et d’équipement, clame José Santos. Avec le temps, on apprend à mettre en place une stratégie adaptée au niveau de la nutrition et de l’hydratation. C’est aussi important que de posséder les bons équipements et accumuler les courses de trail pour savoir gérer son effort. »

La connaissance que l’on a de son corps va de paire avec une forme de contrôle qu’on exerce sur lui. En plus de mieux gérer ses efforts, l’âge apporte une compréhension nouvelle de ce que réclame un exercice physique. C’est comme débuter le ski sur le tard ; le débutant de quarante ans sera moins casse-cou que l’enfant de cinq ans. Il sera plus attentif aux virages, aux courbes, au placement de ses skis et moins porté sur l’instinct pur qu’un gamin qui tombera de 90 centimètres de haut dans le pire des cas. La nutrition fait partie de ces instruments qui permettent de conserver un corps en bonne santé. « J’ai toujours eu une alimentation plutôt saine, témoigne Paul André. C’est mon épouse qui remplissait le frigidaire… Depuis que je fais des trails, je fais encore plus attention aux excès. » Avec l’âge, le corps devient un instrument que l’on bichonne. « Quand j’étais plus jeune, je me moquais des gens qui nous demandaient de s’étirer. Mais depuis quelques années, pour moi, c’est devenu plus que récurrent. Je m’étire tout le temps ! ».

« Le trail, c’est aussi savoir s’arrêter »

Les efforts proposés par le trail ne s’opposent pas aux capacités physiques d’un corps de 50 ans. En ce sens, il a les mêmes vertus que la course à pied « classique ». « Bien sûr qu’on peut débuter le sport sur le tard !, s’exclame Michel Salom, chef du service de gériatrie à l’institut Léopold-Bellan. L’âge entraîne des modifications physiques. Les fibres musculaires diminuent mais les fibres longues, en charge de la résistance du muscle à l’effort, progressent. Passé 50 ans, on s’oriente alors vers des sports d’endurance, logiquement ».

C’est ce que confirme José Santos, ressortissant portugais de 58 ans. « Heureusement, je n’ai pas perdu mes capacités de course avec l’âge. Ce sont mes entraînements qui ont beaucoup évolué avec le temps : j’ai dû abandonner les séances courtes à haute intensité et multiplier les étirements. Je récupérais moins bien. » Le trail est une discipline d’endurance, qui ne réclame pas une énorme musculature et dont les temps de repos font partie intégrante de la course. « On dit souvent que le trail, c’est une école de la ténacité, de la volonté, appuie Paul André. C’est quelque chose qu’on peut acquérir avec l’âge. » Le trail, c’est aussi savoir s’arrêter, prendre cinq minutes de plus à un ravitaillement par là, marcher pendant 20 minutes par ci.

Au quotidien, les stars, si tant est que le trail et le terme « star » peuvent être accolés l’un à l’autre, que sont François D’Haene ou Kilian Jornet sont proches de la trentaine. Il n’empêche que dépasser cinquante ans, on peut continuer à avoir des objectifs en terme de performance. José et Paul visent respectivement de terminer dans « les 10 premiers pour cent des coureurs » et dans « le premier tiers ». Comme un signe que la compétition reste un moteur, même si on ne lutte plus forcément dans la même catégorie que les tout meilleurs. Pour Nathalie : « il est capital d’avoir un objectif. Passé un certain âge, on sait qu’on n’arrivera plus à battre son record sur marathon. Le trail permet de remettre à plat tout ça. D’une année à l’autre, même si on fait le même trail, le parcours peut évoluer et le temps ne signifie pas grand-chose en fin de compte, on est très dépendant de la météo par exemple lors d’un trail. On se fixe d’autres objectifs : quand je passe la ligne, je suis déjà satisfaite ».

Il est intéressant de noter que les coureurs les plus performants après 60 ans sont ceux qui ont commencé à courir de manière récurrente autour de la quarantaine. En démarrant le trail sur le tard, le capital corporel est relativement préservé. Les excès d’entraînements des coureurs dans leur jeunesse sont préjudiciables sur leurs chronos dans le futur. Il est donc permis de penser que dans trente ans, certains pourront déposer Kilian Jornet dans une montée, parce que le Catalan aura usé ses tendons, connu différentes blessures, épuisé ses muscles… Le trail, c’est surtout ça : ne jamais perdre espoir.

Par : Jean-Romain Blanc