Rosie Ruiz, l’escroc du marathon de Boston

Ou comment gagner le marathon de Boston en ne courant qu’un kilomètre. Rosie Ruiz l’a fait en 1980, bien que la supercherie n’ait pas tenu.15 avril 2019

marathon Boston Ruiz triche femme

C’est l’histoire d’une personne qui fait toute la course en tête mais qui ne gagne pas. Rien à voir avec une énième reprise de la fable du lièvre et la tortue. Ici, les protagonistes sont une Québécoise et une Cubaine-Américaine. Quand elle passe la ligne, Jacqueline Gareau est persuadée d’avoir remporté le mythique marathon de Boston, en 1980. Elle a de solides arguments pour ça. Elle est partie avec les meilleures et n’a jamais été dépassée. Pourtant, quand elle franchit la ligne, tout le monde n’a d’yeux que pour une jeune femme de 26 ans arrivée trois minutes avant elle. Cette femme, c’est Rosie Ruiz. Inconnue de la presse spécialisée et du public jusque-là, la New-yorkaise a complété son marathon en 2 heures et 31 minutes, soit le record sur le parcours bostonien et la troisième meilleure performance féminine de tous les temps…

Il faut rappeler l’importance du marathon de Boston, qui rameute près de 500 000 spectateurs chaque année et fait figure de marathon le plus prestigieux du monde. Le vainqueur est scruté, sa course disséquée, sa foulée analysée, son statut envié. Rosie Ruiz, d’autant plus qu’elle réalise un chrono incroyable, n’échappe pas à la règle. Interviewée après la course, elle répond avec une simplicité désarmante : « Je me suis levée avec beaucoup d’énergie ce matin ! ». Déjà, des doutes sont émis sur la performance de Rosie Ruiz. Elle n’avait qu’un seul temps de référence sur marathon, un 2h56 à New York, l’année précédente, de quoi obtenir son ticket pour Boston. Soit une augmentation de 25 minutes en six mois. Premier haussement de sourcil.

« Je ne suis pas sûre de savoir de quoi vous parlez » 

La suite de l’interview avec Kathryn Switzer, célèbre pour avoir été la première femme enregistrée à participer à un marathon (de Boston en 1967), est lunaire. « Qu’est-ce que vous ressentez après cette victoire ? » – Réponse de Rosie Ruiz : « C’était une course fantastique, je ne m’attendais pas à ça, c’est seulement mon deuxième marathon ». Autre question de la consultante incrédule : « Donc vous avez progressé de près de 25 minutes en si peu de temps ? » – Réponse de Rosie : « Comme je l’ai dit, je m’entraîne beaucoup. J’aime courir, j’aime les longues distances. Je courais régulièrement quand j’étais au lycée mais j’ai dû arrêter à cause d’une opération du genou. Donc j’ai dû m’entraîner très fort. » Deuxième haussement de sourcil.

La suite : « Comment avez-vous travaillé pour progresser si vite ? Vous faisiez du fractionné, vous pratiquez le negative split ? » – Réponse : « Je ne suis pas sûre de savoir de quoi vous parlez. Et non, je n’ai pas d’entraîneur. Je cours en mon propre nom, je ne suis pas inscrite dans un club ». Kathryn Switzer, toujours aussi circonspecte, conclut face à la caméra : « Voici Rosie Ruiz, la mystérieuse femme que personne n’a vue aux check-points et qui conclut son marathon en 2h31. » Le vainqueur masculin du marathon d’alors, Bill Rodgers, mettra lui aussi son grain de sel. Il ne la trouve pas assez fatiguée à son goût. Ajoutant que ses mollets sont trop gras, pas assez dessinés, ni musclés pour un pratiquant régulier de course à pied.

Une star mais pas de photo

Pour autant, et dans l’incompréhension générale, Rosie Ruiz ne se démonte pas. Il faut dire que c’est effectivement elle qui passe la ligne la première, en zigzaguant, avant d’être soutenue par les officiels qui veulent empêcher la gagnante de chuter. Malgré ses cheveux et ses vêtements trempés, quelque chose cloche. Son haut est très ample et n’est pas dans une matière respirante. Elle n’a été aperçue par aucun participant sur le parcours. Elle affiche un visage plutôt frais à l’arrivée. Aucune photo d’elle n’a été prise sur les 42 kilomètres de course.

La supercherie tient finalement une semaine. Au bout de laquelle on apprend l’incroyable vérité, qui a fait de Rosie Ruiz une star, au même titre, et peut-être plus encore que si elle avait vraiment remporté le marathon. Adrian Wojnarowski, éditorialiste star d’ESPN aux Etats-Unis assume même avoir une pointe de respect pour cette femme, la considérant comme « une des plus grandes tricheuses de l’histoire du sport ».

L’explication. Le jour de la course, elle a réservé une chambre d’hôtel proche de la ligne d’arrivée. Profitant des nombreux spectateurs et du désordre général, elle s’asperge la figure d’eau et se glisse sur le parcours au niveau de Commonwealth Avenue, soit à 700 mètres de la ligne d’arrivée, et termine la course seule, comme une fleur. Mais, erreur ou choix conscient, Rosie Ruiz a rejoint la course bien devant le peloton des meilleures femmes, et plutôt que de sa caler anonymement à la cinquantième place, elle termine le marathon à la première, avec tout ce que ça comporte d’interviews et de notoriété. Deux étudiants présents dans le public la reconnaissent, et expliquent l’avoir vu enjamber la barrière pour rejoindre le parcours.

Cocaïne, FBI, prison

Mais ce n’est pas tout. Rosie Ruiz n’en a pas à son coup d’essai sur la question. Lors du marathon de New York, elle avait été aperçue dans le métro à l’heure de la course par une journaliste, qui la démasque quand elle la reconnaît à la télé après Boston. Bien qu’inscrite à New York, la jeune femme est épuisée après 30 minutes de course et rejoint la ligne d’arrivée en métro. Plus fine à l’époque, ou peut-être moins téméraire, elle n’avait terminé « que » onzième femme. Des méthodes qui rappellent le bordel des premiers marathons olympiques, lorsque Fred Lorz remporte la course en ayant fait la moitié des 42,195 kilomètres voulus dans la voiture d’un spectateur. Quoiqu’il en soit, Rosie Ruiz est évidemment déchue de ses médailles et ses temps sont effacés des tables. Jacqueline Gareau récupère un Graal bien mérité.

La question de la motivation d’une telle démarche peut surprendre, surtout à une époque où les prix en cas de victoire n’étaient pas si élevés que ça. De la part de Rosie Ruiz, il apparaît que ce comportement lui a permis d’obtenir (pour un court instant), la reconnaissance de son entourage et de son patron, dans l’entreprise où elle était assistante. Née à Cuba, Rosie Ruiz a fui le régime castriste avant de rejoindre New York dans les années 70. Ses deux escapades sur marathon ne seront pas les seuls instants de déchéance de la jeune femme. En 1982, elle détourne 60 000 euros de l’entreprise d’assurance dans laquelle elle travaille. L’année suivante, elle se fait pincer pour avoir tenté de vendre de la cocaïne à des agents fédéraux. Passage par la prison. La suite de sa vie se fera davantage dans l’ombre et dans la simplicité. Même si elle maintient toujours avoir complété les deux marathons auxquels elle a participé, dans le plus grand des calmes.

Par : Jean-Romain Blanc
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